Distanciation sociale ou physique?


Attesté depuis 1959, le mot « distanciation » (dérivé de « distance ») a soixante ans. La distance, c’est l’« intervalle mesurable qui sépare deux choses ou deux personnes l’une de l’autre ». Se tenir à deux mètres de distance.

 

À la fin des années soixante, la distanciation est revendiquée en poésie, en nouvelle critique et dans la présentation de la publicité à la radio. Entré comme néologisme dans le Supplément de la première édition du Grand Robert de la langue française, le mot fait partie des « Mots dans le vent » (Librairie Larousse, 1971). Pourtant, trop peu utilisé, confiné, le mot « distanciation » n’entre pas dans l’usage courant.

 

À la mi-mars 2020, les autorités sanitaires mettent le mot « distanciation » sur la scène publique en l’accompagnant de l’adjectif « sociale ». « Distanciation sociale » entre brusquement dans la langue quotidienne de tous les Belges parce que la locution désigne l’une des mesures de prévention sanitaire que chacun doit respecter afin de retarder la propagation de la maladie covid-19 (abréviation de « coronavirus disease 2019 »), identifiée en décembre 2019 et causée par le virus « SARS-CoV-2 ».

 

La distanciation sociale à respecter est, en réalité, une distanciation « physique » : chaque citoyen doit maintenir une distance d’un mètre cinquante entre lui et autrui. Le sens est néologique parce que « distanciation » est d’abord un terme de théâtre. Sa haute fréquence d’emploi dans les règlements et les médias lui vaudra une nouvelle acception dans l’édition 2021 du Petit Larousse illustré. En Suisse, la Chancellerie fédérale privilégie « éloignement social ». L’anglicisme « social distancing » est à éviter.

 

Au théâtre, qu’appelle-t-on « distanciation » ? Au milieu du XXe siècle, le dramaturge allemand Bertolt Brecht préconise une technique théâtrale appelée « Verfremdung (s-Effekt) ». Par opposition au théâtre traditionnel, Brecht crée le « théâtre épique »,dans lequel l’auteur « prend ses distances » vis-à-vis de son personnage. Dans cet esprit, il invite l’acteur à jouer comme à distance du personnage, sans se confondre avec lui ; il invite également le spectateur à prendre ses distances avec l’action dramatique afin de porter sur la pièce un regard critique et objectif. L’« effet d’éloignement ou de distanciation » en résulte. Lorsque les pièces de Brecht sont jouées en France, « Verfremdung » est traduit par « distanciation ».

 

Par exemple, dans « Maître Puntila et son valet Matti » (1948), un maître qui n’est humain que s’il est ivre illustre le thème, cher à Brecht, de la double personnalité contradictoire. La distanciation fait appel à la persuasion rationnelle et aussi à la suggestion affective. Parfois mal compris, diversement interprété, l’effet de distanciation a joué un rôle important dans l’évolution de la mise en scène contemporaine.

 

Après s’être tenu confiné dans les coulisses, le mot « distanciation » revient sur la scène, en Belgique, en France et dans la francophonie, où la mesure sanitaire qu’il désigne joue un rôle majeur dans la lutte contre la maladie covid-19.

 

 

Michèle Lenoble-Pinson


Télécharger
Distanciation Sociale ou Physique.docx
Document Microsoft Word 16.5 KB